Luca Zuntini

Postfacier du livre "IA et intelligence collective"

“L’IA appelle le collectif, et le collectif permet de contenir et d’orienter l’IA.”

Comment collaborer avec l'IA sans perdre l'humain

“Je décrirais le livre de Stefan Merckelbach, IA et intelligence collective, comme une porte d’accès méthodologique. Il parle d’IA, mais il remet l’humain et la collectivité au centre. Je le vois comme un guide pour avancer sur un chemin exigeant, presque utopique, sans se laisser submerger par les peurs existentielles. Ma lecture a été fluide, stimulante, jamais technique. Elle a rendu l’écriture de la Postface naturelle, presque évidente.”

Vous êtes directeur général de la FEEC, une grande institution sociale en Suisse. Comment l’intelligence artificielle est-elle entrée concrètement dans votre pratique de dirigeant et dans le travail collectif?

L’intelligence artificielle est entrée dans ma pratique de manière très progressive, presque discrète. Au départ, il ne s’agissait pas de révolutionner nos modes de travail, mais simplement d’améliorer des usages très concrets et très formels: clarifier un email, rendre un document plus lisible, mieux structurer une note. Mon intention était pragmatique: gagner en clarté, en précision, et obtenir plus rapidement un résultat de qualité. Ces premiers pas m’ont permis de tester l’outil sans bouleverser les équilibres existants, en restant dans un registre maîtrisé et rassurant, autant pour moi que pour les collègues.

Avez-vous constaté une évolution dans cette découverte et son utilisation au sein du collectif?

Pour être honnête, je constate encore peu d’évolution collective. Je travaille dans un secteur où la relation humaine est centrale et où existe une méfiance presque structurelle envers tout ce qui pourrait être perçu comme déshumanisant. Cette prudence est compréhensible. Cela dit, j’observe que certains collaborateurs utilisent déjà l’IA de manière discrète, presque souterraine, pour se simplifier la vie au quotidien. Ils le font avec beaucoup de précautions, notamment en matière de confidentialité. Ce qui freine surtout une adoption plus ouverte, c’est l’attente d’un signal clair de la direction: une autorisation explicite, un cadre assumé. Tant que ce cadre n’est pas posé, l’IA reste un outil utilisé individuellement, rarement partagé.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ou interrogé dans l’usage de l’IA au sein de l’équipe de direction?

La défiance initiale ne m’a pas surpris. En revanche, ce qui m’interroge profondément, c’est la question de l’appropriation des contenus générés par l’IA. Comment faire pour que ces contenus deviennent réellement humains, habités, portés par ceux qui les utilisent? Il ne s’agit pas de masquer l’origine de la machine ni de faire semblant que le texte vient de nous. Il s’agit de retravailler, d’interpréter, de reformuler, afin que ce qui est produit fasse sens pour le collectif. Cette question rejoint directement le propos du livre IA et intelligence collective : l’IA n’a de valeur que si elle nourrit un véritable travail d’appropriation humaine.

Le livre insiste sur la notion de «juste place» de l’IA. Comment cela résonne-t-il avec votre expérience de terrain?

Cette notion de juste place me parle beaucoup. Pour moi, la juste place de l’IA est celle qui maintient le travail humain au centre. Dans les institutions centrées sur l’humain, il est essentiel que l’IA ne devienne jamais le point d’appui principal, ni le centre de décision. Elle doit rester un outil au service du discernement humain. Je suis convaincu que c’est la seule manière d’assurer une intégration éthique, adéquate et proportionnée de l’IA. Dès que ce centre de gravité se déplace, on prend le risque de perdre ce qui fait le cœur même de notre mission.

Quels risques voyez-vous lorsque l’IA est utilisée sans un cadre collectif clair?

Sans cadre collectif, il devient très difficile de développer le potentiel de l’IA de manière responsable. On risque soit une utilisation opportuniste, soit une délégation implicite de décisions importantes. Un cadre partagé permet au contraire de relier les personnes entre elles, d’ajuster les connexions entre les idées, et de maintenir un regard critique sur ce qui est produit. Ce cadre n’est pas un frein: il trace un chemin éthique, il rend possible une utilisation consciente et assumée de l’outil, au service du collectif.

À l’inverse, que peut réellement apporter l’IA à un collectif lorsqu’elle est bien intégrée?

Bien intégrée, l’IA peut améliorer sensiblement la qualité du travail collectif. Je ne parle pas d’aller plus vite, mais d’aller plus juste. L’IA permet de faire émerger rapidement plusieurs pistes de réflexion, de repérer des incohérences, de mettre en lumière des angles morts qui méritent débat. Je la compare volontiers à un environnement ordonné, qui aide le cerveau — individuel et collectif — à entrer dans un état que j’appellerais d’excellence productive. Le résultat final n’est pas seulement plus rapide, il est surtout plus solide.

Vous avez évoqué le cerveau. Si vous transposez cette image à l’intelligence collective, que diriez-vous?

Je dirais que l’IA agit comme un accélérateur de connexions intersubjectives. Elle intensifie les échanges, elle structure le débat, et permet au groupe de dépasser plus rapidement les subjectivités individuelles. Ce processus favorise l’émergence d’une forme d’objectivité collective, construite par le dialogue. L’IA facilite ce chemin, elle le rend moins long, et donc plus soutenable dans le cadre contraint du temps de travail.

En quoi l’intelligence collective devient-elle encore plus décisive à l’ère de l’IA?

L’intelligence collective est plus que jamais indispensable. Elle rappelle que l’intégration de l’IA ne peut pas être une aventure solitaire. Elle joue un rôle de garde-fou, en obligeant à réfléchir aux effets collectifs des usages de l’IA. En retour, les questions éthiques que soulève l’IA appellent naturellement au travail collectif. Il y a là une forme d’osmose: l’IA appelle le collectif, et le collectif permet de contenir et d’orienter l’IA.

Qu’avez-vous eu envie d'exprimer dans votre Postface que vous n’aviez pas l’occasion de formuler ailleurs?

J’ai voulu encourager l’usage de l’IA dans le domaine sensible du travail social, sans naïveté mais sans frilosité non plus. J’ai surtout voulu dire qu’il est urgent de penser un dispositif d’intégration maintenant, plutôt que de subir l’arrivée de l’outil plus tard. Anticiper, réfléchir ensemble, proposer des méthodes adaptées: c’est à mes yeux une responsabilité de direction.

Avec le recul, qu’est-ce que le travail avec l’IA vous a appris sur votre posture de dirigeant?

Il m’a appris que la vitesse n’est pas le but. Ce qui compte, c’est la capacité à laisser les choses infuser. Le travail avec l’IA est fondamentalement récursif: des allers-retours constants, qui ressemblent beaucoup à la réflexivité d’un groupe humain. J’ai appris à faire un pas de côté, à remettre régulièrement l’ouvrage sur le métier, en m’appuyant sur les regards et les filtres que sont les collaborateurs.

Quel message adresseriez-vous aux directions qui hésitent encore à travailler avec l’IA?

Je leur dirais de ne pas attendre. L’IA va arriver, qu’on le veuille ou non. Autant s’en saisir collectivement, avec lucidité. Je les encourage à se regrouper en communautés d’échange ou de formation, pour penser ensemble cette intégration, notamment dans le champ social. Mon message est simple: ne restons pas seuls.

J’aurais envie de dire: utilisons l’IA, n’hésitons pas, formons-nous. Mais surtout, gardons un regard éthique constant. Tout ce que nous produisons doit rester au service de la vie humaine, de la relation et du sens.

Luca Zuntini est directeur général de la “Fondation Enfance Emma Couvreu depuis 1829”, www.feec.ch.

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