Pascale Michel

directrice d'espacefemmes-frauenraum

On n’est plus dans la crainte, mais plutôt dans la curiosité. Qu’est-ce qu’on va faire du temps dégagé?

Entre opportunité et responsabilité

Cet entretien a été réalisé avec Pascale Michel, directrice de l’association, à la suite d’un Workshop IA avec des membres de l’équipe et du comité d’espacefemmes-frauenraum. Le Workshop visait à explorer de manière concrète l’articulation entre intelligence artificielle et intelligence collective, à partir de deux enjeux stratégiques réels: l’élaboration du Plan d’action 2026 et le développement d’espacefemmes-frauenraum dans le sud du canton de Fribourg. L’objectif était double: dépasser certains blocages opérationnels et ouvrir un espace de réflexion partagé sur les usages, les apports et les implications — notamment éthiques — de l’IA dans une organisation engagée au service du bien commun.

Le déclencheur : Vous êtes venues avec deux thèmes très concrets, le Plan d'action 2026 et le développement d’espacefemmes dans le sud du canton. Qu'est-ce qui vous a fait penser qu'il fallait associer l'IA et l'intelligence collective pour avancer?

Ah, tu me coinces avec ta question parce que c’est très spécifique! En fait, on n’a pas vraiment pensé les choses comme ça. On sent que l’IA est dans l’air du temps. Nous observons notre propre fonctionnement, qui est déjà collectif et assez intuitif, beaucoup en intelligence collective, avec une dynamique de développement permanent.

Du coup, on s’est dit que c’était une opportunité à explorer. Peut-être une manière de bouger dans notre fonctionnement, d’aller plus loin, en introduisant un partenaire supplémentaire qui stimule nos réflexions. C’est une réponse un peu méta, mais c’est vraiment comme ça que ça s’est présenté.

Et puis, sur des choses très concrètes, comme le plan d’action d'espacefemmes, on était dans une situation de quasi blocage. On percevait cet outil comme nécessaire, potentiellement porteur de sens et d’efficacité, mais on n’arrivait pas à l’apprivoiser, ni à le concevoir de manière qui nous donne envie de travailler avec. Et là, l’IA nous a permis de sortir de ce blocage.

Pour le développement dans le sud du canton, ça nous a aussi permis de gagner beaucoup de temps sur les réflexions: à quoi penser, de quoi tenir compte… Ça nous a amené directement des axes, qu’on a pu traiter beaucoup plus rapidement, sans rien oublier.

Ce qui a changé : Un mois après le workshop, en faisant le bilan, tu as témoigné que le climat par rapport à l’IA a changé chez espacefemmes. Qu'est-ce qui s'est installé concrètement, dans les rituels et dans la cohésion d'équipe?

Il y a vraiment eu une évolution dans la prise en main de l’IA au sein de l’équipe. On est passé d’une appréhension, d’une peur, à quelque chose de beaucoup plus dans la curiosité. Les postures ont évolué. Il y a encore de l’incertitude — qu’est-ce qu’on va en faire après — mais le rapport à la technologie a clairement changé.

Très concrètement, on a mis en place un petit rituel régulier de stand-up, auquel je ne croyais absolument pas, soyons clairs. Et en quelques fois, ça s’est avéré très utile en termes de cohésion d’équipe. C’est assez comique qu’une machine nous ait suggéré de nous rencontrer en présentiel, un quart d’heure par semaine, pour créer du lien. Et ça a été mis en place tout de suite.

Et puis, par rapport au plan d’action, le Workshop IA nous a vraiment remis en route. On va le présenter dans le cadre d’un audit de qualité, donc il y avait un bon mois entre les réflexions et la présentation, et ça nous a permis d’avancer concrètement.

Aujourd’hui, on se sent plus prêtes, plus à l’aise. L’outil devient presque un copain. On n’est pas encore dans l’amour fou, mais on sent qu’on va pouvoir s’entendre avec lui.

Tu as posé en bilan: «on peut dégager du temps avec l’IA, mais qu'est-ce qu'on en fait?». Comment cette question éthique traverse-t-elle vos réflexions chez espacefemmes?

Pour moi, c’est une question fondamentale, qui dépasse largement espacefemmes-frauenraum. C’est une vraie question sociétale, et en même temps j’ai l’impression qu’elle est très peu thématisée. On parle peu de ce qu’on va faire du temps dégagé.

Ça pose des questions sur le modèle de société, et aussi sur notre modèle à nous. On ne s’est pas encore arrêtées pour vraiment thématiser ça, mais il ne faut pas qu’on loupe cette opportunité. On gagne du temps, de l’efficacité… mais pour en faire quoi? Jusqu’où on va? Au service de quoi? Et là, on touche à la question du bien commun.

Je trouve qu’on est très peu exercé·es à se poser ces questions philosophiques fondamentales. Et si on ne le fait pas de manière consciente, on va simplement faire plus, plus vite.

Ça fait même émerger un peu de tristesse chez moi, parce que j’ai l’impression que c’est ce qui se passe au niveau sociétal: plus, plus vite, et tant pis pour le reste.

Et en même temps, il y a une vraie chance de faire autrement. À notre échelle, comment on reste exemplaires, comment on reste alignées avec nos valeurs de qualité de temps, de qualité de relation, de partage, d’engagement, de sororité? Comment l’IA, qui nous fait gagner du temps et de l’efficacité, est au service de ça — et pas d’une logique de croissance ou de productivité qui ne fait pas sens pour nous?

Et la suite? Quelles sont, pour toi, les prochaines étapes dans cette aventure entre IA et intelligence collective?

Les prochaines étapes, c’est vraiment que l’intelligence collective soit encore plus pleinement dans notre ADN, que ça devienne un réflexe.

Et puis d’inclure dans cette démarche un partenaire nouveau, qui est l’IA. De se dire qu’on a un interlocuteur supplémentaire au service du collectif. Mais je pense qu’on en est encore aux prémices.

Les prochains pas, ça va être d’oser tester, avec légèreté. Il y a encore des freins, parfois très concrets — techniques — mais aussi dans la tête, comme si on surestimait l’effort que ça demande de simplement se connecter et d’utiliser l’outil.

Il y a aussi toute la question des protections, du cadre d’utilisation, qui est encore un peu sauvage.

Donc l’enjeu, c’est vraiment: comment on intègre cet interlocuteur, et est-ce qu’on est à l’aise, techniquement et mentalement, pour le mobiliser au bon moment? Parce que sinon, il y a un risque que ça reste juste une belle expérience… et qu’on retourne faire comme avant. On a une super machine, mais on continue à faire à la main parce qu’on ne sait pas trop où brancher la prise.

Le mot de la fin?

Opportunité, responsabilité. Oui, chance et responsabilité. Si je devais dire un mot, ce serait ouverture, opportunité, chance et grande responsabilité. C’est un peu là où j’en suis aujourd’hui.